Vaincre la peur de la toile blanche
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Il y a quelques années, je donnais des cours de peinture abstraite. Des cours très concrets qui avaient pour but d’aider les élèves (de tous âges) à prendre confiance en eux et à mettre leur énergie au service de leur oeuvre. Ces élèves n’avaient aucune notion de dessin, encore moins de peinture. Tous, pourtant, sortirent des toiles étonnantes, accomplies, et dont ils purent être fiers. Pourquoi ? Simplement parce qu’avant de commencer, ils s’en surent capables.

Voici donc un très court extrait de ce que je leur expliquais à leur arrivée :

L’art abstrait figure la réalité intérieure de l’artiste. C’est un art émotionnel. MA réalité est unique, c’est ce que MOI, artiste, je vois. Peindre ma réalité sur une toile, c’est révèler à ma manière des CHOSES INCONNUES. C’est faire ACTE DE VERITE, car l’oeuvre est une expression authentique qui n’a pas le souci de plaire ou de "faire joli".

Face à la toile blanche, il convient surtout de ne pas se demander quoi peindre. Il faut d’abord tuer la peur de la toile vierge. Comment ? EN LA COUVRANT TOTALEMENT OU PARTIELLEMENT DE PEINTURE OU DE MATIERE. Puis il faut laisser sortir ce qui est en soi, sans restriction. Se donner à fond sur chaque couche de peinture COMME SI C’ETAIT LA DERNIERE (ça peut l’être). Ne pas hésiter non plus à la retirer. L’AVENIR DE L’OEUVRE SE TROUVE SOUVENT DANS CE QU’ON ENLEVE DE LA TOILE. On ne peint que par détours. Il n’y a pas de ligne droite.

Il importe d’être relâché. Le geste doit être souple, jamais arrêté par la peur de rater ou de perdre "quelque chose de bien sur la toile". Inspirez, expirez bien fort. Attendez vraiment que vos bras, poignet et main soient détendus avant de mettre la tâche de rouge qui doit tout changer. Soyez convaincu que vous n’avez pas d’autre solution que celle que vous envisagez, donc que vous n’avez rien à perdre.

Et maintenant, il faut... RATER !

RATER POUR REUSSIR : si l’on réussit toujours, on ne s’en pas compte. La notion de réussite, donc de plaisir, n’existe que parce qu’existe la notion d’échec.

RATER POUR SE RECONCENTRER : quand le ratage devient flagrant, il entraîne souvent une réaction. Déception, colère, volonté de reprendre le dessus dans le duel toile/peintre. Remotivation, reconcentration.

RATER POUR SE RATTRAPER : lorsque le tableau est fade, que rien dans l’oeuvre n’arrête le regard, il peut être bon de faire "n’importe quoi", afin de rater vraiment et de provoquer la réaction sus-citée. Il faut ensuite regarder, bien lire le tableau qui montre peut-être un "plus" à présent, dû au relâchement du geste saboteur.

RATER POUR TROUVER AUTRE CHOSE : il est difficile de changer de route lorsqu’on est proche de quelque chose de bien. Pourtant, on peut parfois tourner très longtemps autour du "beau" sans y parvenir. On peut alors tenter le tout pour le tout : le geste salvateur ou destructeur, le collage magique ou désatreux, le rouge ou le noir etc. Si ça marche, on a tout gagné, sinon, on est forcé de changer de route. Mais on le fait avec moins de regrets puisque l’on a essayé "quelque chose".

RATER POUR FAIRE AVANCER LA TOILE : les ratages successifs laissent leurs traces sur la toile. Le temps passé sur l’oeuvre se lit au travers des couches de peinture ou de matière. Plus on a vécu l’oeuvre, plus elle vit.

RATER POUR APPRENDRE A NE PLUS RATER : savoir pourquoi l’on a raté. Se souvenir du résultat de tel mélange, collage, essai, afin de ne pas le refaire s’il était inadapté.

RATER POUR APPRENDRE A REFUSER L’ECHEC : la frustration engendrée par le ratage peut être immense... et répétitive. Il faut d’abord l’accepter pour mieux la surmonter, et continuer, car

UN RATAGE N’EST PAS L’ECHEC FINAL DE L’OEUVRE, C’EST UN PASSAGE. UNE OEUVRE N’EST JAMAIS RATEE, ELLE N’EST SIMPLEMENT PAS TERMINEE !!!

L’oeuvre est terminée quand on n’a plus aucun doute, après l’avoir regardée sous tous les angles, de près, de loin, après avoir caché ses parties une à une pour en vérifier l’utilité. Quand on ne s’en sent plus l’auteur, mais le SPECTATEUR.

L’oeuvre est réussie lorqu’on a acquis la certitude qu’elle est terminée, et qu’elle tend vers l’Essentiel.

P.S. : L’important n’est pas de réussir, mais de faire, et d’y prendre plaisir.


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